MakeUp in Paris 2013 en rouge et bleu

En préfiguration des animations du salon MakeUp in Paris 2013, une enquête qualitative d’opinions a été menée auprès des publics professionnels mobilisés par cet événement via le site internet. Destiné à recueillir des points de vue personnels sur les couleurs emblématiques de l’édition 2013, le rouge et le bleu, un questionnaire de psychosociologie a été élaboré selon une série d’entrées symétriques (chaque question concernant alternativement une des deux couleurs). L’examen des données saillantes a mis en évidence les constantes et les évolutions en matière de sensibilité esthétique aux couleurs pouvant servir de base de réflexion aux entreprises présentes élaborant des programmes d’innovation. L’analyse des résultats a fait l’objet de deux conférences distinctes.

Pour les deux couleurs, les réponses ont bien évidemment mis en exergue des archétypes, voire même des stéréotypes, ces conceptions sociales fondées sur des principes ancestraux, conceptions partagées par une très grande majorité de nos contemporains : « SANG », « AMOUR », « PASSION » pour l’un, « CIEL », « MER » pour l’autre, correspondent à des réponses attendues. Mais, au-delà de leur présence en tête des statistiques, ce qu’elles nous invitent à explorer ce sont les dimensions subliminales, dissimulées, discrètes, ces dimensions symboliques qui véhiculent du sens, des significations secrètes en résonance avec nos pensées inconscientes.

Mais, une fois ces réponses archétypales énoncées, les suivantes se révèlent particulièrement pertinentes et fertiles en inspirations. Car, bien que le panel de participants — majoritairement féminin — appartienne au secteur des cosmétiques, leurs réactions viennent conforter des réponses formulées par des publics non professionnels interrogés en d’autres circonstances. C’est ainsi que nous observons une remarquable concordance entre des associations cognitives qui introduiront, en quatrième instance pour rouge, et en troisième position pour bleu, un même support corporel : les lèvres et les yeux ! Il y a là des écritures poétiques qui viennent ornementer ces caractéristiques anatomiques particulièrement inspirantes.

Pour introduire l’analyse des rapports à « ROUGE », bien évidemment « SANG » est psychologiquement et automatiquement convoqué. Archétype universel et immémorial, l’évocation du liquide véhicule de vitalité est fermement affirmée : par delà les frontières spatiales, au-delà des limites temporelles, « ROUGE » et « SANG » sont indissociables et s’appellent mutuellement. Fortement connoté de valeurs dynamiques, positives et de pureté, malgré le paradoxe récemment découvert que le sang peut également mener à la mort, par le VIH entre autres, « ROUGE » cherche à exprimer (dans le sens de « sortir de ») des concepts de puissance, d’émotions fortes (« AMOUR », « PASSION », « COLÈRE »), mais également d’aspiration identitaires majeures. Songeons à deux épiphénomènes récents, intensément révélateurs des projections mentales qui se concentrent sur cette tonalité : le premier est relatif à l’interdiction ordonnée aux hôtesses de l’air d’une compagnie aérienne turque de se parer de rouges à lèvres aux tons vifs, saturés. Et à la revendication de ce qui peut relever pour les femmes occidentales ou asiatiques d’un geste ordinaire, banal, dépourvu de toute autre signification que celle du plaisir personnel ou d’un attribut de séduction, et pour d’autres femmes de ce qui peut paraître comme un geste d’émancipation, de la conquête d’un sentiment de liberté désiré ! L’opposition manifestée à cette décision de nature politique a conduit, à l’issue de pressions populaires, à une levée de l’interdiction.

Second exemple, lui aussi magistralement signifiant, concerne une personne privée, mais dans un registre cinématographique qui ne manquera pas de recevoir l’adhésion de bon nombre de spectatrices. Il s’agit plus précisément d’une scène magnifique du remarquable film de Atiq Rahimi, Syngue Sabour – Pierre de patience, tiré de son roman, prix Goncourt 2008. L’actrice principale, Golshifteh Farahani, dans un rôle où son identité personnelle n’est jamais reconnue (elle n’est jamais dénommée autrement que la « femme »), interprète une figure de l’effacement, de la pénombre, de l’entre-deux. Jusqu’à la scène (absente du roman, et élaborée ex-nihilo pour le film) où, là encore, par le recours à un dépôt de pâte rouge sur ses lèvres, se révèlera à elle-même, puis aux autres, l’issue de son existence en arrière-plan, et son émancipation pleine et entière, longtemps secrètement espérée, reconnue. Lorsque l’on sait que cette jeune actrice, d’origine iranienne, a été bannie de son pays, pour avoir oser exister et braver le pouvoir dogmatique en apparaissant — entre autre — sur le tapis rouge, symbole des gloires cinématographiques occidentales, l’on ne peut que saisir ce que peut représenter cette tonalité pour cette femme, à titre privé, et pour ces femmes, à titre collectif, qui se reconnaissent en elle ! Non, « ROUGE » n’est pas innocent !

Lorsque chacune des interlocutrices constituant ultérieurement notre panel positionne « ROUGE À LÈVRES » en première place des réponses relatives à un objet associé à « ROUGE », y a-t-il un écho aux expériences sociales précédemment énoncées ? Probablement pas directement. Mais l’aspiration de notre public de professionnelles à élaborer des nuances tonales d’une remarquable subtilité dans les gammes de raisins traduit la nécessaire réponse des entreprises de make-up à offrir à leurs clientèles des concordances les plus affinées afin de répondre à des demandes très sophistiquées. Et très intimement personnalisées. A ce stade, « ROUGE » doit se conjuguer au pluriel, et étendre ses lisières bien au-delà de son épicentre linguistique. La question lexicale proposée lors de l’enquête a mis en évidence cette pluralité terminologique que nous avions relevé par ailleurs, et qui concorde avec une étude américaine menée sur l’origine des noms de rouges à lèvres . Près du quart des quelques 1 700 noms analysés émane du registre de l’alimentation, de la nourriture, des fruits, des légumes, et de leurs origines naturelles, authentiques. Là encore, le regard sur ces comportements ne peut ignorer le rapport extrêmement sensuel inconsciemment exprimé par ces choix d’identification entre une idée, un objet, et un effet : un rouge à lèvre « Rubis » sera arboré avec d’autres intentions discrètes qu’un « Groseille » ou qu’un « Hibiscus fumé ». Derrière ces qualificatifs, tout un imaginaire personnel, toute une mythologie collective vibrent à l’unisson, ou échappent à une trop stricte catégorisation.

Quelle remarquable expression de cette pensée collective immémoriale, témoignage indiciel de cet esprit de la mondialisation se manifestant par l’image incarnée de Krishna, cette déité hindoue déambulant dans les allées du salon ! Outre la dimension surréaliste proposée aux exposants et visiteurs par la Parade orchestrée par les jeunes make-up artists, c’est le recours au mythe, au signifiant enfoui en nos mémoires qui ressurgit et vient réactiver notre imaginaire. Que cette figure, particulièrement exotique pour le public occidental, bien que partie intégrante de l’histoire de l’humanité, soit présente de façon fugace dans les sous-sols du cœur de Paris, et nous interroge sur les canons de l’esthétique corporelle, sur leurs origines philosophiques, sur l’acceptabilité ou la résistance face à des modèles novateurs, participe à l’esprit d’ouverture nécessaire et indispensable à toute action créative, voilà ce qui participe, au delà du nécessaire business opératif, à l’équilibre émotionnel. Et laisse s’exprimer une part de cette « pensée magique », de cet irrationnel, de cette puissance imaginale qui, au delà du quotidien, nous relie les uns les autres à une dimension sublime.

C’est spécifiquement le cas avec les réponses formulées autour de « BLEU » comme item inducteur aux réflexions. Nous sommes projetés dans un univers incommensurable, sans limites, aux frontières de la transcendance, voire même de l’ontologique : par les évocations céleste, maritime, océanique, aérienne, aquatique, nous frôlons l’indicible. Nous sommes à la frontière d’une séparation entre le matériel et son pendant que d’aucuns peuvent nommer spirituel. Certes, l’on peut observer des évocations strictement descriptives, et s’en contenter. Mais, honnêtement, l’on ne peut exclure la sincérité des réponses formulées à titre individuel, et qui, compilées les unes les autres en un tout cohérent, produisent une réponse globale fortement signifiante de l’inconscient collectif. Existe-t-il, à l’arrière plan de ces stéréotypes, les empreintes immémoriales d’une pensée magique, sublimée ? C’est par l’affirmative que nous répondons. En comparant les réponses de notre panel à des campagnes publicitaires récentes, mettant en exergue des valeurs de pureté, scénographiant des parfums en particulier, issus des éléments fondamentaux, notamment l’eau ou l’air, en effectuant l’analyse sémiologique de ces visuels, l’on décryptera aisément les liens avec le « surnaturel » via les figures angéliques (exprimées virtuellement ou métaphoriquement par une colombe, la version animale de l’angelos), la luminosité, la transparence, la bleuité. S’il n’en est l’émetteur, le donneur d’ordre, le concepteur de ces icones, notre public n’en n’est pas moins et le destinataire, et le récepteur. Et en tout cas il y est sensible, et en « stocke » l’essentiel en sa mémoire. C’est ce qui constitue les racines de cette sensibilité sociale à la couleur qui se manifeste à notre insu, sauf lorsqu’on lui demande de s’exprimer, tel que cela a été le cas avec ce questionnaire proposé par MakeUp in Paris.